« This is your future. » Ripley uncanny

Doris Uhlich : " This is your future "

 

 

« La première est la notion de parallaxe (l’angle de déplacement apparent d’un objet causé par le mouvement de son observateur). Cette figure postule tout à la fois que notre manière de cadrer le passé est déterminée par nos positions dans le présent, et qu’à leur tour ces positions sont saisies à travers de tels cadrages . » Hal Foster, Le retour du réel, Les éditions de La lettre volée, 2005, p. 11

 

  Le parallaxe est un effet d’optique qui peut être selon moi interprété comme une métaphore des récits croisés lesquels embrasseraient lors d’un voyage plusieurs spatio-temporalités. Cet effet d’optique questionne comment, par où perçoit-on une œuvre et en quoi le mouvement du regardeur dans l’espace la modifie. C’est un dialogue entre le spectateur qui se situe dans sa temporalité et l’œuvre qui appartient à une autre.

  Hal Foster utilise la notion de parallaxe en tant qu’axe de lecture pour expliquer une transition historique : le passage du modernisme au postmodernisme . Ainsi, le parallaxe peut être compris comme l’espace où plusieurs temporalités convergent et se croisent. Dans le contexte de relation entre un spectateur et une œuvre, c’est le moment où le hinc et nunc du spectateur rencontre une autre temporalité : celle de l’oeuvre.

 

« (…) je crois que le modernisme et postmodernisme sont constitués sur ce même mode de l’après-coup, comme un processus continu de futurs anticipés et de passé reconstruits. Chaque époque rêve la suivante, comme le fit un jour remarquer Walter Benjamin, mais, ce faisant, elle révise la période précédente . » Hal Foster, op. cit., p. 252

 

  L’approche du parallaxe chez Foster, comme lieu de convergence, fait écho à une pensée qui m’a traversé l’été dernier à Vienne alors que j’assistais à une performance (Premiere) de Doris Uhlich intitulée TANK représentée lors de l’ImpulstanzFestival au Théâtre Odéon. Voici la description de la performance sur le site de l’Impulstanz :

 

« Is this creature an experiment, maybe even a genetic recreation like Ripley in part 4 (Resurrection) of the Alien film series? Perhaps. In any case, what happens in this piece by the renowned Viennese choreographer Doris Uhlich with the body of the human being Doris Uhlich is as well somewhat uncanny. Centre stage at Odeon theatre stands a large glass tube, an undefinable, misty substance wavering inside. There! A hand, an outline, a leg, a naked body that vibrates in the high-energy tension of the music by Boris Kopeinig. In this solo piece, Doris Uhlich tackles the delicate subject of body modifications, including all that comes with it – from promises of happiness to dystopian prospects . »

Impulstanz

 

  Avant de voir le spectacle, je n’avais pas pris connaissance de la note d’intention. Ce tube en verre placé en plein milieu de la scène m’a questionné du début à la fin, je l’avais identifié comme provenant d’un film des années 1990. L’image pop et mainstream réappropriée par l’artiste, ce tube en verre enfumé faisait écho aux aspirations et fantasmes rétrofuturistes du cinéma des années 1990 et 2000 (Matrix, Alien).

 

Pourquoi ramener cet objet sur scène en 2019 ? Pourquoi réactiver cette fiction rétro-futuriste passéiste en 2019 ?

 

Voici les questions qui m’ont agitées tout au long de la performance. Immobile sur mon siège, je réfléchissais alors au mouvement des objets et des fictions dans le temps :

 

« même lorsque l’avant-garde s’éloigne dans le passé, elle revient aussi du futur, repositionnée dans le présent par des œuvres novatrices . », ou encore « la néo-avant garde actualise l’avant-garde historique autant qu’elle s’en trouve agie ; elle est moins néo que différée, et le projet de l’avant-garde se réalise en règle générale dans l’après-coup. [ Foster parle du « retour du réel » en tant que trauma dans l’art néo-avant gardiste, le « réel » est le figuratif qui a été « refoulé » et qui réapparaît des décennies plus tard.]

Jadis partiellement refoulée, l’avant-garde a en effet fait retour, et elle continue à faire retour, mais en cela elle revient du futur ; tel est le paradoxe de sa temporalité. »

Op. cit., p. 6, p. 59

 

La performeuse chorégraphe Uhlich apparaît nue et bouge à l’intérieur du tube. Le retour de cette image visuelle très connotée dans mon présent n’était suffisamment pas daté pour être véritablement intéressant, peut-être était-ce un anachronisme récent, et encore cet anachronisme était-il à situer dans la fiction qui se voulait « futuriste ». Bien que cet objet était « futuriste », il appartenait au passé. Ici, ce n’est pas forcément l’objet qui tend à se démultiplier sous différents angles selon l’emplacement du spectateur, mais le rapport au temps du spectateur qui lui fait prendre de la distance et voyager dans plusieurs époques fictionnelles.

À la fin de la pièce, Uhlich sort du tube, puis une femme octogénaire provenant du public vêtue d’une blouse bleue fume une cigarette entre en scène. Uhlich lui adresse une seule phrase :

 

 

 

 

 

 

 

 

Sur le coup, cette phrase m’a glacé le sang. J’ai trouvé cruel de parler de futur à quelqu’un qui pouvait disparaître du jour au lendemain. Or, ça ne faisait aucun doute, la pièce parlait bien de temporalité, de génération, d’autres époques.

À posteriori, je comprends cette phrase différemment, je l’envisage comme un reproche de la part d’Uhlich : ne voulait-elle pas dire que la génération de la femme octogénaire avait imaginé un futur, son futur à elle, qui aurait cette esthétique déshumanisante ? En lui adressant cette phrase, elle opère un voyage dans le temps, rejoue le passé pendant lequel la vision déshumanisante de l’homme était un fantasme qui est devenu véritable en 2019. D’un autre point de vue, en affirmant « this is your future », elle énonce que ce n’est pas son futur à elle, ce n’est pas ce que sa génération a imaginé pour 2019. Une autre génération a imaginé son futur et aujourd’hui c’est elle qui en paie les conséquences, le futur imaginé par d’autres est devenu son présent. Cela me fait penser aux combats écologiques menés aujourd’hui par la génération milléniale. Si l’on interprète ainsi cette phrase, c’est la réduire à une vocation morale, elle réprimande, il se peut aussi qu’Uhlich énonce tout simplement un futur qui n’est pas encore là.

 

Toutes ces questions qui m’ont agité pendant la performance avaient vraiment un effet parallaxe. En effet, le tube en verre et la chorégraphie qui l’accompagnait m’ont permis d’associer des récits qui appartenaient à différentes temporalités.

Selon moi, en s’attaquant à une fiction mainstream connotée, Uhlich peine à s’en détacher et à proposer sa propre fiction, sa proposition croise l’univers d’Alien, qui est certes très épuré puisqu’il est seulement signifié par un tube en verre et un corps nu à l’intérieur. Qu’ajoute-t-elle à cette fiction excepté le positionnement du spectateur dans le temps ?

 

« qu’est ce qui produit le présent comme différent, et comment le présent cristallise-t-il à son tour quelque chose du passé ? »

Ibid., p. 12

 

 

  La fiction des blockbusters hollywoodiens, leur système de narration et de montage, leur artefact sont réappropriés par les arts performatifs et l’installation.

 

« The piece has a cinematic, pictorial character, and the body material evolves from cinematic, robotic, biotechnological and medical association chain. TANK is a performance about technological promises of happiness, about the future of the body, its austerity, but also its decisivness. With its transparent walls, the tank appears as a magnifying glass in which a dynamic and elastic space for reflection opens up. »

Doris Uhlich's website

 

La décontextualisation de la fiction, ou plus justement l’extraction d’un élément d’une fiction, crée tout d’abord chez le spectateur une expérience étrange par le changement d’échelle de l’objet. Ce tube à proportion humaine était là sous mes yeux, placé au centre de la scène du théâtre, sa présence permanente pendant toute la performance faisait qu’il devenait un personnage à part entière contrairement aux films où il apparaît de manière succincte mais pas pour le moins marquante en tant que « lit », ou en tant qu’espace de conservation d’une espèce. D’ailleurs, on lit sur la fiche technique que le tube en verre, réalisé par trois plasticiens porte le titre de la performance : TANK. L’objet prend donc une place considérable. En ramenant cet objet hors de son récit et contexte d’origine, Uhlich déplace la fiction à l’extérieur de son médium d’origine qui était jusqu’à présent le cinéma. Ensuite, Uhlich étend ce qui n’est qu’une séquence dans un film sur toute la durée (1h) de sa performance.

Par la citation et la réapparition d’éléments d’une fiction, de nouveaux récits se croisent, créent un pont, un crossover entre l’univers d’Alien ou de Matrix et l’univers chorégraphique d’Uhlich qui met en scène un corps en métamorphose traversé par différentes énergies.

En effet, Uhlich en faisant ce geste de « réappropriation » d’un objet commun à la science fiction, convoque Alien mais aussi indirectement Predator.

Dans le film Predator 2, sur l’une des étagères de la salle des trophées, il y a une tête d’Alien. Ce qui suggère que les deux mondes communiquent et annonce la suite des films Aliens vs Predator.

 

Voici une explication totale de cette fusion de fictions :

 

Univers d'Alien vs. Predator