UN MIROIR

 

 

 

Sophie Calle et Paul Auster, Doubles jeux

 

 

Si la fiction se nourrit du réel, elle transforme le réel en fiction :

 

« Le texte de fiction ne conduit à aucune réalité extratextuelle, chaque emprunt qu’il fait (constamment) à la réalité (« Sherlock Holmes habitait 221 B Baker Street », « Gilberte Swann avait les yeux noirs », etc.) se transforme en élément de fiction, comme Napoléon dans Guerre et Paix ou Rouen dans Madame Bovary. Il est donc intransitif à sa manière, non parce que ses énoncés sont perçus comme intangibles (ils peuvent l’être, mais ce sont des cas de collusion entre fiction et diction), mais parce que les êtres auxquels ils s’appliquent n’ont pas d’existence en dehors d’eux et nous y renvoient dans une circularité infinie. Dans les deux cas, cette intransitivité, par vacance thématique ou opacité rhématique, constitue le texte en objet autonome et sa relation au lecteur en relation esthétique, où le sens est perçu comme inséparable de la forme. » Gérard Genette, Fiction et diction, Editions du Seuil, 2004, p. 115

 

  Cette citation de Genette introduit parfaitement l’exemple de « récit croisé » qui va suivre, puisqu’il traite de la fiction et de la réalité. La collaboration entre Sophie Calle et Paul Auster regroupe à la fois des récits croisés internes et externes puisqu’il va y avoir une multiplication de médiums. La relation que partage l’auteur et l’artiste devient une matière qu’ils vont fictionnaliser. La co-écriture devient le lieu de ce « croisement » de récits. Deux auteurs co-écrivent, se répondent en empruntant respectivement des médiums différents. La fiction s’échappe ou plutôt se prolonge hors de son contenant d’origine (premier), quand l’un des auteurs décide d’écrire une suite en utilisant un autre moyen d’expression : mise en scène, photographie et actions performées.

 

  Dans son livre Léviathan (éditions Actes Sud, 1993), Auster introduit deux petites lignes inhabituelles entre la liste de ses parutions et celle des copyrights :

« L'auteur remercie tout spécialement Sophie Calle de l'avoir autorisé à mêler la réalité à la fiction. » Paul Auster, Léviathan, Actes Sud, 1993, p. 6

L’artiste Calle est connue pour jouer constamment entre le vrai et le faux et excelle dans de drôles d’activités où elle inclut des « inconnus » dans ses oeuvres. Afin de communiquer ses microfictions, elle utilise principalement la photographie et l’écriture. Le texte est fortement présent chez Calle, la notion de récit aussi, mais elle va chercher à aller au-delà du récit, en nous donnant des preuves qu’elle a « vécu » la fiction. C’est ainsi, grâce à la production de vidéos ou de photographies mêlés à celle de textes (avec un aspect documentaire), que les limites entre réel et fiction semblent troublées. Il n’est pas question de « métalepse », il n’y a pas de bons spatio-temporels entre ce qui serait la fiction et le réel. Ce sont des événements parfois banals ou extraordinaires (comme dormir au 4ème étage de la Tour Eiffel et y recevoir des spectateurs) qu’elle met en scène et vit véritablement. Nous avons accès à ce que l’artiste choisi de dévoiler de ses fictions, qu’elle traite comme des morceaux intimes de sa vie, ce qui laisse son œuvre d’une certaine manière toujours incomplète et mystérieuse.

Son travail est assez proche de la performance. Le support de l’œuvre est la présence, le corps de l’artiste qui expérimente des récits qu’elle compose. Lors de ses rencontres, d’autres personnes vont venir nourrir la fiction qu’elle a mise en place.

 

 L’un de ses livres les plus célèbres est un roman-photo intitulé Des Histoires Vraies (Actes Sud, 1994) réédité sept fois. Justement la « véracité » affirmée dans le titre vient troubler la lecture de ses histoires. Assez banals pour être vraies, ses histoires sont parfois trop bien montées pour l’être. Malgré l’autonomie de texte défendue par Genette, Calle va répondre de manière extratexuelle à Auster. Si « le texte de fiction ne conduit à aucune réalité extratextuelle », il peut en revanche conduire à la fabrication d’une « fiction extratextuelle », une fiction qui échappe à son contenant premier, le texte, pour s’exprimer à travers d’autres médiums. Il est à noter que tout récit découle d’un événement extérieur par exemple le personnage de Maria créé par Auster provient de Calle.

 

« Dans Léviathan, Paul Auster s’est inspiré de l’artiste afin de créer un personnage fictif nommé Maria. Il a réutilisé « Suites Vénitiennes » (1980) dans laquelle Sophie Calle suit un homme de Paris à Venise et le photographie. L'Hôtel C. (1984), où elle se fait engager pendant trois semaines comme femme de chambre et où elle enregistre, à coups d'images et de textes, les faits et gestes des clients. » Jean-Max Collard, Sophie Calle femme d’actions, Les Inrockuptibles, 09/09/98

 

Voici la description inspirée de Calle par Auster :

 

« Maria était une artiste, et pourtant son activité n'avait rien à voir avec la création de ce qu'on appelle en général des œuvres d'art. Certains la disaient photographe, d'autres la qualifiaient de conceptualiste, d'autres encore voyaient en elle un écrivain, mais aucune de ces descriptions ne convenait et, tout bien considéré, je pense qu'il était impossible de la ranger dans une case .»

Paul Auster, Léviathan, Actes Sud, 2019, p. 82

 

« Pour étoffer son personnage romanesque, comme si cela ne suffisait pas, Paul Auster a inventé d'autres actions accomplies par Maria dans le livre, et Sophie Calle a voulu prolonger le dialogue, les accomplir à son tour. À force de jouer avec le feu, il fallait que ça lui arrive aussi, à Maria, de devenir à son tour une personne réelle :

 

« Je me suis dit que les choses devenaient plus intéressantes, que quelque chose s'échangeait entre la réalité et la fiction, alors j'ai décidé d'accomplir les rituels que Paul Auster avait imaginés. Je me suis donc pliée à ses propres règles du jeu. Dans Léviathan, Maria mange des repas chromatiques, et donc pendant une semaine j'ai mangé orange le lundi, rouge le mardi, blanc le mercredi...  »

Sophie Calle femme d’actions, Op., cit

L'ensemble de ces actions réunies dans Léviathan, qu'elles aient été imaginées ou simplement sélectionnées par

Paul Auster, constitue aujourd'hui un coffret de sept livres, Doubles-jeux, publié aux éditions Actes Sud, 2019, et

qui a fait simultanément l'objet d'une exposition au Centre national de la Photographie.

 

Calle pousse le jeu de telle manière qu’en interprétant le personnage décrit par Auster, elle s’imite elle-même, ainsi redonne vie à une description d’elle-même. En réintervenant sur l’œuvre d’Auster, elle rend le personnage de Maria « incomplet » et devient elle-même le personnage référent. En le faisant exister, elle annule le personnage de Maria et se rend elle-même plus « personnage » que Maria. Une sorte de compétition entre la création et l’originale. Calle a inversé le procédé en tentant de ressembler au personnage de Maria suivant les « instructions personnelles » qu’Auster lui envoie. Echanger sa vie contre celle d’un personnage de roman.

Il en est ainsi dans Régime Chromatique où Calle compose, photographie et consomme plusieurs menus ne comprenant qu'une seule couleur chacun, aliments et couverts ou encore dans Des journées entières que Calle passe sous le signe du B, du C, du W.

Calle cherche non seulement à se réaliser elle-même en tant que Maria mais aussi à prendre le dessus sur sa propre créativité comme pour se prouver à elle même qu’elle est maître de son propre personnage. Elle s’accapare la fiction d’Auster et la dédouble.

Roland Barthes, dans La Mort de l’auteur parle de ce phénomène de renversement qui s’opère entre écriture et vie où c’est l’écriture qui dicte le réel :

 

« Proust lui-même, en dépit du caractère apparemment psychologique de ce que l’on appelle ses analyses, se donna visiblement pour tâche de brouiller inexorablement, par une subtilisation extrême, le rapport de l’écrivain et de ses personnages : en faisant du narrateur non celui qui a vu ou senti, ni même celui qui écrit, mais celui qui va écrire (le jeune homme du roman – mais, au fait, quel âge a-t-il et qui est-il ? – veut écrire, mais il ne le peut, et le roman finit quand l’écriture devient possible), Proust a donné à l’écriture moderne son épopée : par un renversement radical, au lieu de mettre sa vie dans son roman, comme on le dit si souvent, il fit de sa vie même une œuvre dont son propre livre fut comme le modèle, en sorte qu’il nous soit bien évident que ce n’est pas Charlus qui imite Montesquiou, mais que Montesquiou, dans sa réalité anecdotique, historique, n’est qu’un fragment secondaire, dérivé, de Charlus . »

Roland Barthes, Le bruissement de la langue, Editions du Seuil, 1984, p.65

 

Chez Proust et chez beaucoup d’autres écrivains, la construction d’un personnage consiste à emprunter des traits de caractère et des aspects physiques de personnes réelles puis l’auteur les combine avec d’autres personnes pour en créer un personnage. Par exemple, nous savons que Le Comte Robert de Montesquiou est le modèle de Charlus. C’est aussi ce qu’Auster fait, il tronque le prénom de Sophie contre celui de Maria. Lors de l’exposition Doubles Jeux Calle change sa couleur de cheveux, porte une perruque blonde, pour ressembler à Maria.

 

On notera que toutes ces « réécritures », ce jeu entre Auster et Calle fait perdre de vue le récit originel et que chaque fragment de leur œuvre devient autonome.

En faisant une exposition intitulée Doubles Jeux qui prend pour origine la description de Auster, Calle la déplace pour apporter de nouvelles fictions qu’ils vont co-écrire. Gotham Handbook New York, Mode d’emploi publié chez Actes Sud (1994) : cet ouvrage mêlant témoignages, photographies de l'artiste, récits de rencontres et d'expériences est le résultat d'un « contrat […] comprenant différentes clauses imposées à Mademoiselle Calle  ».

Sophie Calle femme d’actions, Op., cit

 

Calle et Auster font évoluer le récit en jouant, en dialoguant, mêlant le texte et l’extratextuel. C’est un dialogue qui comprend du texte et des actions performées documentées par la photographie. D’une main à l’autre, la fiction va prendre d’autres formes pour devenir à son tour une œuvre inclassable.